Côte amalfitaine vue depuis une terrasse
Reportage

Amalfi, le temps

retrouvé

L

Léo

28 janvier 2026 · 10 min de lecture

Il y a une heure précise où la côte amalfitaine cesse d'être une carte postale. C'est celle où les derniers bateaux quittent Positano, où les tables de Da Adolfo se vident, et où la lumière bascule dans cet or mat qui n'appartient qu'à l'Italie du Sud. Cinq jours de Vietri à Ravello. Récit.

Nous sommes arrivés par le sud, depuis Salerne. C'est la bonne manière — peut-être la seule. Arriver par le nord, depuis Sorrente, c'est commencer un livre par le dernier chapitre. Arriver par Salerne, c'est respecter la dramaturgie du lieu : d'abord Vietri et ses céramiques, puis Cetara et ses anchois, puis Amalfi la majestueuse, Positano la vertigineuse, et enfin Ravello, le point d'orgue, là où Wagner composa Parsifal en regardant la mer.

Vietri sul Mare : le prologue

Vietri est la ville que tout le monde traverse sans s'arrêter. C'est une erreur. Ses ateliers de céramique, transmis de père en fils depuis le XVe siècle, valent à eux seuls le détour. Chez Ceramica Solimene, un bâtiment des années 1950 dont la façade est entièrement tapissée de carreaux vernissés, un artisan nous montre le geste : le tour, l'émail, le feu. Trois éléments. Cinq siècles de tradition. Le vase qu'il produit en vingt minutes vaut moins de trente euros. C'est l'un des plus beaux rapports qualité-prix de l'artisanat européen.

Cetara : le secret le mieux gardé

Cetara est un village de pêcheurs qui sent l'anchois. Ce n'est pas une métaphore. L'air ici est imprégné de colatura di alici — cette sauce d'anchois fermentée que les Romains appelaient garum et que les habitants de Cetara produisent encore selon la méthode antique : des couches de sel et de poisson dans des barils de châtaignier, un an de patience, et un liquide ambré dont quelques gouttes transforment n'importe quel plat de pâtes en chef-d'œuvre.

Vue panoramique de Positano
Positano et ses maisons en cascade vers la Méditerranée

Nous déjeunons chez Acquapazza, une trattoria sans prétention dont le chef, Gennaro Castiello, est une légende locale. Ses spaghetti alla colatura sont d'une simplicité biblique : pâtes, huile d'olive, ail, piment, et cette sauce d'anchois qui explose en bouche comme un concentré de Méditerranée. Le vin est un Fiano di Avellino servi dans des verres dépareillés. La terrasse donne sur le port. Un chat dort sur la chaise voisine. C'est parfait.

Amalfi : la cathédrale et le papier

Amalfi, la ville qui a donné son nom à la côte, est plus petite qu'on ne l'imagine. Son centre tient dans un mouchoir de poche : la cathédrale, l'escalier monumental, la place, et derrière, une vallée étroite où l'on fabriquait jadis le papier. Le Museo della Carta, installé dans un ancien moulin du XIIIe siècle, est un bijou. L'eau de la rivière actionne encore les marteaux qui broyaient les chiffons de coton. On en ressort avec des feuilles de papier fait main, rugueuses et belles comme des parchemins.

« Ce qui frappe, au-delà de la beauté sidérante des lieux, c'est la lenteur. Tout ici conspire à ralentir : les lacets de la route, l'attente du limoncello fait maison, le rituel immuable de la passeggiata. »

Positano : la carte postale vivante

Il faut l'avouer : Positano est beau à en pleurer. Ces maisons qui dégringolent vers la mer dans un désordre chromatique de roses, de jaunes et de terracotta, cette église au dôme de majolique, cette plage de galets noirs encadrée de falaises — tout cela compose un tableau qui semble peint plutôt que construit.

Le soir, nous dînons chez Da Vincenzo, une institution familiale perchée sur les hauteurs. La grand-mère est aux fourneaux, le fils en salle, la petite-fille dessine sur une nappe en papier. Les ravioli au citron — le plat signature de la côte — sont d'une légèreté aérienne. Le limoncello arrive sans qu'on le demande. Il fait partie du paysage, comme le coucher de soleil qui embrase la baie sous nos yeux.

Ravello : l'épilogue

Ravello est en hauteur, à 350 mètres au-dessus de la mer. Il faut monter pour la mériter. La route, en lacets serrés depuis Amalfi, traverse des terrasses de citronniers et des vignes en pente qui défient la gravité. Puis, soudain, la vue. Depuis les jardins de la Villa Cimbrone — une terrasse suspendue entre ciel et mer que Gore Vidal appelait « le plus beau point de vue du monde » —, on voit toute la côte se dérouler comme un ruban.

C'est ici que Wagner, en 1880, eut la vision du jardin enchanté de Klingsor pour Parsifal. On comprend pourquoi. Il y a dans cette vue quelque chose qui dépasse la beauté et touche au sacré. Le bleu de la mer se confond avec celui du ciel. Les bateaux, en bas, sont des jouets. Le temps, ici, ne passe pas : il se contemple.

Nous repartons le lendemain matin, par la même route, dans l'autre sens. La côte, vue en sens inverse, n'est plus la même. Comme si le paysage, lui aussi, avait un endroit et un envers. Comme si cinq jours avaient suffi à changer notre regard — ou peut-être à le retrouver.

Carnet pratique

Y aller

Vol Paris-Naples, puis location de voiture. Prendre la côte par le sud (Salerne) pour respecter la dramaturgie. Compter 1h30 de route depuis l'aéroport.

Dormir

Le Palazzo Avino à Ravello — un palazzo du XIIe siècle converti en hôtel cinq étoiles. Piscine à débordement face à la mer. Le genre d'endroit dont on ne veut plus partir. À partir de 450 € la nuit.

La saison

Mai-juin et septembre-octobre. L'été est splendide mais bondé. Le festival de musique de Ravello a lieu en juillet — si vous pouvez obtenir des places, c'est l'une des plus belles expériences musicales de la Méditerranée.

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